Cas d’épanchement abdominal chez une lapine de 10 ans

Clémentine Fuchs, DMV, Unité Urgences et Soins Intensifs (CHV Saint-Martin)
Adeline LINSART, DMV, Unité NAC (CHV Saint-Martin)

 

Les épanchements abdominaux sont considérés comme anecdotiques chez le lapin. Le cas présenté ci-dessous constitue un des rares cas d’épanchement abdominal chez cette espèce et nous rappelle l’importance d’une stérilisation préventive précoce chez la lapine.

 

Une lapine non stérilisée de 10 ans est présentée en consultation pour une prostration évoluant depuis deux jours. Un arrêt de transit est suspecté depuis le début de la matinée par sa propriétaire.
À l’examen clinique, la lapine montre un abattement marqué. Une distension abdominale sévère empêche toute distinction d’organe, et la palpation est douloureuse. L’arrière train est souillé et une myiase est notée. La lapine est hypotherme à 37,3°C. Le reste de l’examen clinique ne révèle pas d’anomalie.

Question 1 - Quel est le diagnostic différentiel d’une distension abdominale chez le lapin ?

Les causes possibles d’une distension abdominale chez un lapin sont [1] :


Une palpation abdominale minutieuse est indispensable et peut permettre de préciser le diagnostic. Des radiographies abdominales sont néanmoins recommandées, notamment afin de diagnostiquer rapidement une dilatation gastrique qui constituerait une urgence engageant le pronostic vital.

Voici les radiographies dans le cas présent :

 

La radiographie confirme la distension abdominale marquée.
Une perte de contraste diffuse est notée. De la même façon que chez un carnivore domestique, cette perte de contraste peut s’expliquer par un animal maigre et/ou jeune, ou pathologiquement par la présence d’un épanchement abdominal, d’une péritonite, d’une carcinomatose et/ou d’une masse.  L’estomac est de taille modérée et présente un contenu alimentaire en mie de pain, ce qui nous permet d’écarter l’hypothèse d’une dilatation gastrique dans laquelle un contenu liquidien serait notamment observé. De l’air est présent en faible quantité dans le cæcum. Enfin, une masse liquidienne est visualisée en partie ventrale de l’abdomen et repousse le tractus digestif dorsalement et au centre de l’abdomen. Cette image est compatible prioritairement avec un pyomètre, une hyperplasie utérine sévère ou une tumeur utérine.

Une échographie abdominale est alors réalisée et révèle la présence d’un épanchement abdominal en grande quantité. Celui-ci est ponctionné et analysé.

 

Analyse de l’épanchement :

Densité = 1,028
Protéines totales = 30 g/l
Glycémie = 1,75 mg/dl
Hématocrite = 10 %

Cytologie = présence d’hématies en grande quantité, de cellules épithéliales et de polynucléaires dont des hétérophiles. Notons que les polynucléaires neutrophiles du lapin sont aussi appelés hétérophiles, car la cellule contient des granulations qui prennent un aspect éosinophilique à la coloration classique May Grunwald Giemsa [4].

Cytologie de l’épanchement abdominal montrant une grande quantité d’hématies et quelques polynucléaires dont des hétérophiles (flèche)

 

Cytologie de l’épanchement abdominal montrant un amas de cellules épithéliales

 

Question 2- Quel est le diagnostic différentiel d’un épanchement abdominal chez le lapin ?

En théorie, le diagnostic différentiel d’un épanchement abdominal est le même que chez les carnivores domestiques. En pratique, il reste extrêmement rare et ce cas clinique constitue, à notre connaissance, seulement le troisième cas d’épanchement abdominal décrit dans la littérature [4,5]. Le tableau ci-dessous résume les différentes causes d’épanchement abdominal en fonction de la nature de l’épanchement.

 

L’échographie abdominale réalisée permet de mettre en évidence un utérus hypertrophié, de forme modifiée, avec une échogénicité hétérogène. Une néoplasie utérine est fortement suspectée.

 

Devant le pronostic extrêmement réservé, une décision de fin de vie est prise par la propriétaire. Des biopsies utérines sont réalisées en post-mortem.

Question 3 - Quels sont les signes couramment observés dans le cadre d’une affection utérine ?

Le signe le plus fréquemment rapporté est une hématurie. Si celle-ci est avérée, et notamment si une porphyrinurie physiologique est écartée (par visualisation d’hématies au culot après centrifugation d’urines fraichement récoltées), il convient d’interroger le propriétaire sur le moment de survenue des saignements au cours de la miction. Lors d’une affection utérine, l’hématurie est souvent cyclique ou intermittente, et se remarque habituellement en fin de miction. De petits caillots sanguins au sein d’urines normales doivent faire penser à une atteinte urétrale ou vaginale. Une analyse d’urine permet ensuite de préciser l’hypothèse [7].
Des pertes vaginales séro-hémorragiques, plus rarement purulentes, peuvent également être notées lors d’affection utérine, mais aussi des signes de pseudo-gestation, tels qu’un comportement de nidation. Certaines lapines se montreront davantage agressives. Des dystocies peuvent être présentes en cas de gestation.
À la palpation abdominale, l’utérus peut paraître augmenté en volume. La palpation ne doit néanmoins pas être traumatique car un risque de rupture de l’utérus en cas de pyomètre existe. Les glandes mammaires sont parfois hypertrophiées [8,9].

Les affections de l’utérus sont fréquentes chez la lapine non stérilisée. Dans une étude récente présentant les résultats d’analyses histologiques réalisées sur 50 utérus de lapines suspectes d’une affection utérine, 68 % de ces utérus présentaient des lésions tumorales [10]. L’adénocarcinome utérin constitue la tumeur utérine la plus représentée (27 sur 50 dans cette étude). Les utérus non tumoraux (37 %) présentaient des lésions inflammatoires ou d’hyperplasie : des hyperplasies de l’endomètre, des hydromètres, et des infections utérines notamment.

L’analyse histologique des biopsies échoguidées révèle une carcinomatose péritonéale dont l’origine la plus probable est un adénocarcinome utérin.

L’adénocarcinome utérin représente la tumeur la plus diagnostiquée chez la lapine. Son incidence augmente avec l’âge et atteint 60 % des animaux de plus de quatre ans, mais il peut être diagnostiqué dès l’âge de 2 ans [8]. Certaines races sont par ailleurs surreprésentées : chez le lapin hollandais, le lapin argenté, le lapin feu noir et le Havane Français, l’incidence serait estimée entre 50 et 80 %. D’autres types tumoraux sont décrits chez la lapine mais de façon moins fréquente : des léiomyosarcomes, des adénomes, des léiomyomes, et des métastases de tumeurs ovariennes [11].

Question 4 – Quelle aurait été la prise en charge thérapeutique d’une tumeur de l’utérus avec un bilan d’extension négatif ? Quelle méthode de prévention proposez-vous ?

Lors de toute affection de l’utérus chez la lapine, le traitement de choix est l’ovario-hystérectomie. Concernant l’adénocarcinome utérin, le pronostic est excellent si une chirurgie est réalisée avant l’apparition de métastases, le pronostic est sombre sinon. Une chimiothérapie est possible mais n'améliore pas considérablement le pronostic en cas de métastases [12].

Compte tenu de la forte prévalence des affections utérines, il est recommandé de stériliser préventivement les lapines, avant l’âge de 2 ans, et idéalement entre 6 et 9 mois avant qu’une trop grande quantité de tissu graisseux ne se mette en place et rende la chirurgie plus délicate [8].
Hormis la prévention des tumeurs utérines, l’ovario-hystérectomie préventive présente de nombreux avantages. Elle permet bien évidemment la gestion de la reproduction, et notamment en cas de cohabitation avec des mâles non stérilisés. Elle diminue par ailleurs les comportements de marquage urinaire ou d’agressivité vis-à-vis des propriétaires ou d’autres animaux. Enfin, elle diminue l’incidence des pseudo-gestations et des tumeurs mammaires [8,9,11].
Les femelles de plus de 4 ans qui ne seraient pas stérilisées doivent bénéficier d’une visite de contrôle annuelle voire bisannuelle, avec notamment une palpation abdominale minutieuse et des examens complémentaires à la moindre anomalie mise en évidence. Une échographie abdominale annuelle à bisannuelle se justifie pleinement chez des patients de cet âge.