Ophtalmologie : Quel est votre diagnostic ?

Bastien SCHERPEREEL, DMV (CHV Saint-Martin)
Thomas DULAURENT, DMV, DESV, CES (CHV Saint-Martin)
Pierre-François ISARD, DMV, DESV, CES (CHV Saint-Martin)
Aurélie LECACHEUX, DMV (Clinique NAC et Compagnie)

 

Une chienne Berger Allemand femelle de 10 ans a été présentée en consultation d’ophtalmologie pour une rougeur oculaire gauche associée à un hyphéma, évoluant depuis plusieurs jours, sans signes de douleur. L’examen clinique général n’a pas révélé d’anomalie. L’examen oculaire gauche a révélé une absence de clignement à la menace et à l’éblouissement : la vision a donc été considérée comme mauvaise de ce côté. Les réflexes photomoteurs direct et indirect n’étaient pas évaluables en raison de trop forts remaniements tissulaires. L’examen de l’œil droit était normal. La photographie 1 correspond à l’aspect de l’œil gauche au moment de la prise en charge. Notons que la pression intraoculaire a été mesurée à 48 mm Hg par tonomètre à rebond à gauche.

Photographie 1: aspect de l’œil gauche a l’examen initial.

 

1. Quelles sont les lésions observées ?

2. Quelle est l’hypothèse étiologique principale et quel examen complémentaire doit être réalisé pour la confirmer ?

3. Quelle est la prise en charge requise ?

 

1. Quelles sont les lésions observées ?

La photographie met en évidence un œdème cornéen. Seule une partie de l’iris est visible et présente une teinte charbonneuse. Le cristallin, toujours visible dans l’aire pupillaire, est déplacé latéralement, ce qui provoque une importante distension zonulaire visible par contraste. Un tissu néoformé occupe toute l’aire pupillaire. Il semble vascularisé, très enflammé, et présente une composante hémorragique.

2. Quelle est l’hypothèse étiologique principale et quel examen complémentaire doit être réalisé pour la confirmer ?

Les lésions observées à l’examen ophtalmologique doivent faire suspecter prioritairement une masse tumorale d’origine irido-ciliaire. En effet, les néoplasies intra-oculaires sont généralement d’origine uvéale antérieure.

Une échographie du segment antérieur et une échographie du segment postérieur sont recommandées.

3. Quelles sont les lésions observées ?

L’échographie haute fréquence (photographie 2) a permis de confirmer l’envahissement de l’iris. Celui-ci parait très épaissi, enflammé et déplacé antérieurement jusqu’à la face postérieure de la cornée.

Photographie 2 : échographie du segment antérieur gauche révélant un envahissement de l’iris et un déplacement antérieur important de ce dernier

 

L’échographie du segment postérieur (photographie 3) a permis de mettre en évidence l’envahissement de la cavité vitréenne par la masse, avec déplacement secondaire du cristallin.

Photographie 3 : échographie du segment postérieur gauche révélant un envahissement de la cavité vitréenne par la masse

 

Les examens complémentaires confirment donc le diagnostic lésionnel de masse uvéale antérieure avec envahissement des segments postérieur et antérieur.

3. Quelle est la prise en charge requise ? Quel est le pronostic de ce type d’affection

L’œil n’étant pas voyant et les séquelles liées au développement de la masse étant trop importantes (déplacement du cristallin, glaucome secondaire…), une énucléation rapide a été conseillée avec analyse histopathologique pour déterminer la nature de la tumeur. En effet, les tumeurs épithéliales irido-ciliaires peuvent être diagnostiquées par biopsie, mais les adénomes sont alors indiscernables des adénocarcinomes [4]. Un bilan d’extension comportant a minima une radiographie thoracique a également être réalisé afin d’écarter la présence de métastases.

Dans notre cas, il s’agissait d’un adénome des corps ciliaires avec envahissement de l’iris (photographie 4). Les cellules étaient cuboïdales et présentaient des bords distincts, un rapport nucléo-cytoplasmique modéré et des noyaux ovales. Une anisocytose et une anisocaryose modérées étaient visibles (photographie 5). Le pronostic vital a donc été considéré comme bon.

Photographie 4 : aspect microscopique de la masse montrant un envahissement du corps ciliaire et de la racine de l’iris (coloration HE, grossissement x2). Photographie Dr Alexandra Nicolier

 

Photographie 5 : aspect microscopique de la masse (coloration HE, grossissement x20) (Photographie Dr Alexandra Nicolier)

 

Les adénomes et adénocarcinomes des corps ciliaires représentent le deuxième type de tumeurs intra-oculaires primitives chez le chien après les mélanomes. Elles surviennent chez des chiens d’âge moyen (médiane de 9 ans dans l’étude de Dubielzig), avec une surreprésentation du Berger Allemand et, dans une moindre mesure, du Cocker Américain. Aucune prédisposition de sexe n’a été rapportée. La fréquence des adénomes (bénins) et des adénocarcinomes (malins) est semblable. Cliniquement, les adénomes sont souvent limités aux corps ciliaires alors que les adénocarcinomes sont plus invasifs, bien qu’en pratique ces types tumoraux ne soient souvent pas discernables. Les adénomes ciliaires grossissent lentement et présentent un pouvoir métastatique quasiment nul. Le pronostic vital est donc meilleur.

Références

[1] K. N. Gelatt, Diseases and surgery of the canine vitreous. In : Veterinary Ophtalmology, 4th edition. Blackwell Publishing; 2007 : 941.

[2] S. J. Withrow, D. M. Vail, R. L. Page, Small Animal Clinical Oncology, 5th edition. Elsevier Saunders; 2013: 603.

[3] B. Beckwith-Cohen, E. Bentley, R. R. Dubielzig. Outcome of iridociliary epithelial tumour biopsies in dogs: a retrospective study. Veterinary Record 2015; 176:147.

[4] A. L. Labelle, P. Labelle. Canine ocular neoplasia: a review. Veterinary Ophthalmology 2013; 16: 3-14.

[5] R. R. Dubielzig, H. Steinberg, H. Garvin, A. J. Deehr, B. Fischer. Iridociliary epithelial tumors in 100 dogs and 17 cats: a morphological study. Veterinary Ophtalmology 1998; 1: 223-231.