Cas clinique : onychomadèses multiples chez un Labrador

Emilie Vidémont-Drevon, DMV, Dipl. ECVD (CHV Saint-Martin)

 

Anamnèse

Une chienne Labrador âgée de 4 ans est présentée pour une chute de griffes (= onychomadèse) évoluant depuis 5 mois. La chienne est nourrie avec des croquettes physiologiques et ne présente aucun antécédent. L’état général est bon et aucune autre lésion cutanée n’est observée. Un traitement associant AINS et antibiotiques a été mis en place par le vétérinaire traitant pendant 15 jours sans effet notable.

Examen clinique

L’examen clinique général ne révèle pas d’anomalie. Les griffes des 4 membres sont concernées. On observe une onychorrhexie (= fragilité anormale de la griffe), une onychoschisie (= fissuration longitudinale de la griffe), une onychoclasie (= fracture de la griffe) et une onychomadèse (= chute de la griffe). Les replis unguéaux ne sont pas atteints et aucune autre lésion cutanée n’est observée. L’atteinte est douloureuse.

 

Hypothèses diagnostiques

Face à une onychomadèse sans autre atteinte cutanée associée (notamment aucune atteinte du repli unguéal) concernant les griffes de plusieurs membres, la principale hypothèse est une onychodystrophie lupoïde. De façon rare, certaines dermatoses auto-immunes, telles que le pemphigus foliacé, peuvent n’affecter que les griffes. Une vasculopathie et une toxidermie doivent également être envisagées. Cette dernière est exclue ici en raison de l’absence de traitement antérieur à l’apparition des lésions.

Examens complémentaires

Seul un examen histopathologique de la matrice unguéale peut permettre de différencier ces différentes hypothèses. Les examens complémentaires à résultat immédiat (raclages cutanés, cytologie…) ne sont pas contributifs lorsque les lésions sont limitées aux griffes.

Diagnostic

L’examen histopathologique de la matrice unguéale montre une dermatite d’interface lymphocytaire avec des images d’apoptose lymphocytaire. L’animal souffre donc d’une onychodystrophie lupoïde.

Traitement et suivi

Une complémentation en acides gras essentiels est mise en place. Pour soulager la douleur, du tramadol est prescrit à la dose de 5 mg/kg 2 fois par jour pendant 15 jours. Un traitement immunosuppresseur à base de ciclosporine est initié à la dose de 5 mg/kg/jour. Après 3 mois, un début de repousse de griffes d’aspect normal est observé, la ciclosporine est alors administrée à la même dose 1 jour sur 2. Après 5 mois supplémentaires, l’amélioration se poursuit et la ciclosporine est administrée 2 fois par semaine. Ce traitement est actuellement en cours depuis 8 mois et aucune rechute n’a été observée.

Discussion

L’onychodystrophie lupoïde, encore appelée onychite d’interface, est une maladie rare liée à une attaque par les lymphocytes T de la matrice unguéale. Il s’agit donc d’une maladie auto-immune. L’origine est inconnue. Une composante génétique a été avancée dans certaines races comme le Setter Gordon [1]. Des facteurs mécaniques (atteinte de chiens de grandes races le plus souvent sportifs) pourraient également être impliqués. Une réponse à un régime d’éviction est rapportée de façon très anecdotique.

La maladie apparait chez les chiens adultes (3 à 8 ans avec parfois des apparitions plus précoces) appartenant, le plus souvent, à des races moyennes ou grandes. L’atteinte est strictement unguéale et concerne, généralement, plusieurs griffes. Toutes les griffes peuvent être atteintes. Elles sont initialement cassantes, de consistance altérée, puis finissent par se fissurer et, enfin, tomber. Les griffes qui repoussent sont anormales. Une douleur marquée pouvant provoquer une boiterie est fréquente.

Le diagnostic repose sur l’examen histopathologique de la matrice unguéale. Cela nécessite une biopsie-amputation de la troisième phalange et de la griffe associée. Cet acte est effectué sous anesthésie générale, une prise en charge de la douleur en per-opératoire est indispensable. Si un ergot est atteint, il convient de le prélever en priorité. Le cas échéant, les doigts entrainant le moins de déficit d’appui devront être prélevés. Les complications sont extrêmement rares. Une technique d’onychobiopsie sans onychectomie a été décrite en 1999 [2]. Elle consiste à introduire un trépan à biopsie perpendiculairement et tangentiellement au repli unguéal de façon à prélever la matrice unguéale. Cette technique serait plus rapide, moins douloureuse et laisserait moins de séquelles. En pratique, elle s’avère toutefois, très souvent, décevante, le prélèvement obtenu étant de petite taille et risquant donc de conduire à un résultat histopathologique erroné. Lorsque le prélèvement est de taille suffisante, l’altération de la matrice unguéale entraine une pousse anormale de la griffe correspondante, ce qui conduit fréquemment à une ablation de cette dernière dans un second temps. Quelle que soit la technique utilisée, le prélèvement doit être envoyé à un laboratoire habitué à ce type de tissu, une préparation spécifique (décalcification préalable) étant nécessaire et des artéfacts propres à la zone existant.

Il n’existe pas de consensus concernant le traitement [3,4]. Une coupe régulière des griffes permettant de les maintenir le plus court possible, ainsi que des soins locaux antiseptiques, permettent d’améliorer le confort de l’animal. Lorsqu’elle est présente, la surinfection bactérienne doit être traitée spécifiquement avec une antibiothérapie. Une prise en charge de la douleur, par des dérivés morphiniques notamment, peut être nécessaire. Une complémentation en acides gras essentiels et des traitements associant tétracyclines et niacinamide, peuvent être intéressants pour leur effet immunomodulateur. Les meilleurs résultats sont obtenus avec des traitements immunosuppresseurs, à base de corticoïdes ou de ciclosporine [5]. Quel que soit le traitement mis en place, ses effets sont différés, la pousse des griffes étant longues (0,8 à 1,9mn par semaine pour les chiens jeunes avec un ralentissement pour les plus âgés ; 6 à 9 mois pour une repousse complète).

Bibliographie :

1. Wilbe M et coll. DLA class II alleles are associated with risk for canine symmetrical lupoid onychodystrophy. PLoS One. 2010;5:e12332

2. Mueller TS, Olivry T. Onychobiopsy without onychectomy: description of a new biopsy technique for canine claws. Vet Dermatol 1999 ; 10: 55-59.

3. Auxilia ST et coll. Canine symmetrical lupoid onychodystrophy: a retrospective study with particular reference to management. J Small Anim Pract 2001 ; 42: 82-87.

4. Mueller RS et coll. A retrospective study regarding the treatment of lupoid onychodystrophy in 30 dogs and literature review. J Am Anim Hosp Assoc 2003 ; 39: 139-50.

5. Zienner ML, Nodtvedt A. A treatment study of canine symmetrical onychomadesis (symmetrical lupoid onychodystrophy) comparing fish oil and cyclosporine supplementation in addition to a diet rich in omega-3 fatty acids. Acta Vet Scand. 2014 ; 56: 66