NAC : Quel est votre diagnostic ?
Apathie et anorexie chez une gerbille de deux ans

Dr Adeline Linsart, DMV, Unité NAC (CHV Saint-Martin)
Dr Luis Matres-Lorenzo, DMV, Unité Chirurgie (CHV Saint-Martin)
Justine Esmenjaud, ASV, Unité NA (CHV Saint-Martin)

 

 

Une gerbille femelle agouti âgée de 2 ans est présentée en consultation pour une apathie et une anorexie d'apparition récente. Le patient a perdu son congénère quelques mois auparavant. Ses conditions de vie et d'alimentation sont adaptées.

A l'examen clinique, le pelage est terne et piqué. Les yeux sont maintenus mi-clos. Un épiphora marron-rouge est mis en évidence. Un amaigrissement net est détecté à la palpation, ainsi qu'une volumineuse masse abdominale. Des sécrétions vulvaires translucides sont également mises en évidence.

 

Question 1 : Un épiphora rougeâtre est fréquemment mis en évidence chez les Rongeurs. Quelle est son origine ?

Il est fréquent de mettre en évidence chez des Rongeurs des sécrétions oculaires ou nasales semblables à un saignement. Cela constitue d'ailleurs un motif d'inquiétude fréquent pour les propriétaires. En pratique, ces "faux-saignements" sont le plus souvent des sécrétions lacrymales riches en pigments porphyriques, de couleur rouge, produites par les glandes de Harder, très développées chez les Rongeurs (et particulièrement chez le Rat). Ces sécrétions se nomment "chromodacryorrhée". Elle sont émises lors du toilettage, mais aussi en cas de stress ou de maladie peuvent prendre l'aspect de saignements oculaires ou nasaux, souillant même l'ensemble du pelage.

Lors d’épiphora rougeâtre ou de suspicion d’épistaxis, il convient de réaliser un frottis des sécrétions pour différencier hématies et pigments porphyriques. La lampe de Wood peut aussi être employée, elle rend les pigments fluorescents.

La présence d'une chromodacryorrhée signe en général une maladie sous-jacente qu'il convient d'identifier.

Une échographie abdominale est réalisée sous anesthésie flash isoflurane. Une masse de 2 cm de diamètre, collée aux lobes droits hépatiques, est observée. Les cornes utérines ne sont pas dilatées. Une tumeur ovarienne est suspectée.

 

Question 2 : Une laparotomie exploratrice est programmée. Quelles mesures mettez-vous en place avant l'intervention (diète, mesures de soutien) ?

La gerbille est hospitalisée la veille de l'intervention dans une cage pour Rongeurs avec mise à disposition d'un aliment extrudés pour Gerbille, de foin, d'une gamelle d'eau et d'un biberon d'eau. Cette précaution permet de stimuler la prise de boisson chez les animaux hospitalisés.

Un récipient contenant de la terre à bain est proposé pour favoriser le comportement de toilettage (bien-être). Les gerbilles sont des rongeurs très propres qui apprécient également de faire leurs besoins dans la terre à bain (qu'il convient donc de renouveler régulièrement).

Un abri (boite en carton) et du foin sont également mis à disposition.

Les mesures de soutien mises en place sont :

Une courte diète hydrique (2h) est effectuée afin de limiter le risque de régurgitations durant l'induction anesthésique.

La laparotomie exploratrice confirme la présence d'une volumineuse tumeur ovarienne droite. Une ovario-hystérectomie est effectuée. L'inspection de la cavité abdominale ne met pas en évidence de métastases visibles. L'histologie confirme une tumeur ovarienne des cellules de la granulosa. Des métastases utérines sont visualisées. La gerbille récupère rapidement après l'intervention : elle se réalimente correctement, reprend du poids et retrouve une activité normale.

Photo 2 & 3 : L'intervention chirurgicale est minutieuse. L'utilisation d'instruments de taille adaptée, d'électrocoagulation bipolaire et d'écarteur abdominal facilite la visualisation et la préhension des structures. Une surveillance anesthésique constante par une deuxième personne est indispensable, le monitoring n'étant pas utilisable dans d'aussi petites espèces.

 

Question 3 : Quelles sont les particularités anatomiques à connaître chez la Gerbille, avant d'effectuer une intervention chirurgicale abdominale ?

L'anatomie des différentes espèces de NAC reçue en consultations est évidemment très variable, puisque nous sommes amenés à soigner des animaux de différentes classes (reptiles, oiseaux, mammifères...), de différents régimes alimentaires (carnivore, omnivore, herbivore, insectivore, nectarivore...)... Il est donc essentiel de connaître les particularités de l'espèce soignée, tant sur le plan anatomique que physiologique et métabolique.

Les deux particularités à retenir chez une gerbille avant la réalisation de la laparotomie exploratrice sont :


La gerbille est un rongeur social très facile à apprivoiser. C'est aussi un rongeur à la longévité étonnante (3,5-4 ans) puisqu'il n'est pas rare de recevoir en consultation des gerbilles âgées de quatre ans, en bonne forme.

Les affections de l'appareil reproducteur sont assez fréquentes dans cette espèce.

Les tumeurs ovariennes sont les plus fréquemment décrites chez la gerbille. Il s’agit le plus souvent de tumeurs de la granulosa. Des tumeurs des cellules lutéiniques, des dysgerminomes, des léiomyomes, des tératomes ou de thécomes ont également été décrites. Certaines études montrent jusque 80% de tumeurs chez les gerbilles >3 ans. Les métastases sont rares. Elles sont principalement abdominales et rarement pulmonaires.

Les kystes ovariens sont également fréquents. Ils se développent spontanément. Ils peuvent être uni ou bilatéraux. Au-delà de deux ans, plus de 70% des gerbilles auraient au moins un ovaire atteint.

Enfin, des léiomyomes et des adénocarcinomes de l’oviducte et de l’utérus sont décrits.

Dans tous les cas, le diagnostic repose sur l'échographie abdominale. L'ovario-hystérectomie est très bien tolérée dans cette espèce et offre un excellent pronostic post-opératoire en l'absence de métastases.

 

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